Lundi, 8h42. Julien, comptable depuis quinze ans, ouvre son troisième fichier Excel de la matinée. Devant lui :
- double écran ;
- calculatrice vissée au bureau ;
- bloc-notes griffonné sous la main ;
- Posts-it fluo ;
- un niveau d’anxiété que même Excel refuse de calculer.
Il vérifie une première fois. Puis une deuxième. Puis il vérifie qu’il a bien vérifié.
Lucas, jeune recrue, passe la tête :
— « Julien, pourquoi tu contrôles tout deux fois ? »
— « Par respect pour les chiffres. Ils méritent de l’attention. »
Lucas sourit, reprend le fil de son travail……… et décide intérieurement que Julien est quand même “un peu spécial”.
Ce que personne ne sait, c’est que Julien est dyscalculique.
Officiellement, Julien, c’est le collègue “hyper rigoureux”. Celui qui ne laisse rien passer. Celui à qui on confie les dossiers sensibles. Dans les faits, il compense un handicap invisible depuis quinze ans. Et comme il gère la comptabilité, personne n’imagine une seconde que les chiffres puissent lui demander autant d’efforts.
Une efficacité bien réelle, mais à quel prix ?
Le problème avec les handicaps invisibles, c’est qu’une fois qu’une personne compense bien, tout le monde finit par croire qu’il n’y a plus de sujet.
Or, derrière l’efficacité de Julien, il y a surtout une organisation mentale millimétrée :
- double contrôle systématique ;
- méthodes de vérification quasi rituelles ;
- fichiers documentés comme des archives d’État ;
- mémorisation visuelle impressionnante ;
- réflexion permanente, jusqu’en dehors du bureau.
Le soir, pendant que d’autres regardent une série, Julien repense parfois à une cellule Excel ouverte à 14h32.
Et le pire, c’est que ça fonctionne ! Ses collègues parlent de rigueur. Lui, il parle surtout de sécurité. Parce qu’une partie de son énergie sert surtout à éviter l’erreur plutôt qu’à produire…
Le malentendu préféré des entreprises
Dans beaucoup d’organisations, Julien est perçu comme :
- “très consciencieux” ;
- “prudent” ;
- “méthodique” ;
- ou le fameux : “excellent élément, mais un peu lent”.
Le souci, c’est que ces perceptions deviennent souvent des biais managériaux. En réalité, certains comportements traduisent plus un énorme travail de compensation qu’un manque de compétence :
- Vérifier trois fois ;
- Documenter énormément ;
- Refuser certaines missions ;
- Avoir du mal avec les changements de process.
Vu de l’extérieur, ça ressemble à un mode de fonctionnement. Vu de l’intérieur, c’est parfois juste ce qui permet de tenir la journée sans fondre du cerveau.
Le vrai coût : l’énergie invisible
Julien fait son travail. Or de question de remettre en cause sa performance. Ce qu’il faut mesurer c’est le carburant nécessaire au maintien de cette performance, car le carburant, on le sait tous, ça coûte cher (surtout en ce moment !) :
- davantage de temps sur certaines tâches ;
- une fatigue cognitive difficile à repérer ;
- une vigilance permanente ;
- des stratégies de sécurité partout ;
- et une charge mentale qui ne s’affiche jamais en réunion Teams.
Parce qu’évidemment, personne ne commence un point d’équipe par :
« Bonjour à tous. Bon, il est 9h15 à peine et mon cerveau a déjà fait trois marathons ». Donc tout paraît normal, jusqu’au moment où ça ne l’est plus.
Quand tout repose sur une seule personne
Ce qui est fou, c’est que ce type d’équilibre peut tenir des années jusqu’à ce qu’un jour :
- pic d’activité ;
- nouveau logiciel ;
- changement de procédure ;
- fatigue accumulée ;
- ou simplement deux jours de congés.
Et là, l’entreprise découvre des fichiers Excel construits comme des cathédrales gothiques : fascinants, extrêmement solides et… totalement incompréhensibles sans leur architecte !
C’est dans ces moments là que, soudain, tout le monde cherche Julien. Sauf que Julien, lui, il cherchait juste à passer un week-end tranquille.
Ce que l’entreprise voit et ce qu’elle comprend moins
Dans la plupart des cas, les organisations voient :
- de la prudence ;
- de la rigueur ;
- une résistance au changement ;
- parfois de la lenteur.
Ce qu’elles perçoivent moins facilement :
- la charge cognitive réelle ;
- les mécanismes de compensation ;
- la fatigue liée au contrôle permanent ;
- et le coût humain derrière cette fiabilité.
Et c’est souvent là que le décalage commence.
Parce qu’un salarié qui compense bien devient souvent un salarié dont les difficultés disparaissent des radars. Tant que le travail est fait, le système considère que tout va bien, alors qu’en réalité, certaines performances tiennent surtout grâce à des stratégies invisibles, extrêmement coûteuses à maintenir sur la durée.
Le jour où l’équilibre craque, l’entreprise découvre que ce qu’elle prenait pour une simple “méthode de travail” était parfois un mécanisme de survie professionnelle parfaitement rodé.
Et chez vous, qui compense en silence ?
Les neurodiversités font partie des sujets sur lesquels j’accompagne les entreprises, pour transformer ce qui est subi en performance mieux comprise et mieux pilotée.
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Un sujet passionnant, sur lequel j’ai plein de choses à raconter





